Pôle de Connaissances pour l'Agriculture Biologique et Agroécologie en Afrique Centrale

Cameroun : Maryam Adja, l’éleveuse qui fait de l’agroécologie une question d’héritage et de survie

Dans son exploitation, Maryam fait revivre le savoir-faire ancestral de ses parents en élevant des moutons sans user des intrants chimiques. L’agroécologie est son arme pour l’autonomisation de ses congénères dans la région du Centre au Cameroun.

Son enclos est le lieu où elle défie les préjugés et les difficultés, un petit espace où elle prouve la force et la résilience des femmes Mbororo.

Sur un espace d’à peine cinq mètres carrés, le soleil couchant caresse un petit troupeau. Sous la lumière dorée de la fin de journée, se détachent des silhouettes de moutons qui bêlent doucement, entourés d’un parfum mêlant l’odeur de la terre, des crottes de mouton et celle du fourrage hydroponique placé dans un récipient en plastique recyclé. Une tôle usée sert d’abri aux moutons contre les intempéries.

C’est ici que Maryam Adja, 45 ans, mariée et mère de cinq enfants, donne vie à sa vision, non seulement pour nourrir sa famille, mais aussi pour prouver la force et l’autonomie des femmes Mbororo, souvent marginalisées. Son élevage, loin des méthodes conventionnelles, s’inscrit dans une démarche agroécologique qui est à la fois une affaire de convictions et de pragmatisme.

Un choix de vie et une question de survie

Pour Maryam, le choix de l’élevage agroécologique a été une évidence. Après avoir suivi les formations du SAILD, elle a été convaincue par la simplicité et la rentabilité du modèle. Elle y a vu une solution à la fois économique et saine. « Le coût d’élevage  me revient moins cher par tête », explique-t-elle, insistant sur le fait qu’elle « n’a pas besoin de dépenser beaucoup d’argent qu’elle n’a d’ailleurs pas » car elle fabrique elle-même l’aliment de ses bêtes. Cette approche lui permet d’atteindre un rendement élevé, tout en utilisant des produits qu’elle trouve dans son environnement, ce qui, selon elle, rend l’activité très rentable.

Dans son quotidien, Maryam mène son élevage avec une rigueur et une passion palpables. Une journée typique commence dès l’aube : elle nourrit ses moutons avec des herbes (sissongo que les enfants vont couper dans le voisinage), puis leur donne le fourrage de maïs (fourrage hydroponique) avec de l’eau à l’heure du déjeuner. Le soir, elle nettoie méticuleusement l’enclos. C’est une routine exigeante, mais qu’elle mène avec un plaisir évident, un héritage familial. « C’est un moment plaisant, d’autant plus que je suis née dans ça. Mes parents et ancêtres sont passés par là et à mon tour je trouve cette activité très pratique », confie-t-elle.

L’aspect agroécologique est au cœur de sa gestion. Pour faire face aux aléas climatiques, comme la sécheresse, elle a adopté une solution ingénieuse : l’utilisation du fourrage hydroponique. Cette technique, qu’elle maîtrise, lui assure une autonomie totale et une alimentation saine et régulière pour ses bêtes, sans dépendre des conditions météorologiques.

Maryam a su intégrer sa famille à son projet, faisant de l’élevage une affaire de partage et de transmission. Elle forme ses enfants aux pratiques de l’élevage agroécologique, les impliquant dans les tâches quotidiennes. Cette harmonie entre vie professionnelle et vie personnelle est, pour elle, un véritable atout : « Pendant que je fais le ménage, ils s’occupent des bêtes et vice versa ». Cette synergie familiale est une source de soutien inestimable face aux défis.

Passer de 50 à 500 têtes

Malgré sa détermination, Mariam rencontre des difficultés, notamment logistiques, avoir un enclos plus grand pour faire face à ses ambitions d’expansion. Mais le plus grand obstacle pour elle, reste le rassemblement des fonds pour sa coopérative en projet, dont l’objectif est d’aider les femmes Mbororo à s’autonomiser.

Le défi ici a été de convaincre ses consœurs de se joindre à elle. Partir de seulement trois femmes pour arriver à une cinquantaine de membres dynamiques est, pour elle, une victoire majeure, car elle prouve que la sensibilisation peut briser les barrières. Elle a d’ailleurs accentué la sensibilisation à l’attention des femmes qu’elle a invitées lors de la journée de partage de connaissances qu’elle a organisée en août 2025 avec l’appui du Service d’Appui aux Initiatives Locales de Développement (SAILD) Cameroun, dans le cadre du Pôle de Connaissances pour l’Agriculture Biologique et l’Agroécologie en Afrique Centrale (PCAC) au sein du projet Centre de Connaissances pour l’Agriculture Biologique et l’Agroécologie en Afrique (CCAB).

La vente de ses bêtes se concentre lors des fêtes religieuses comme la Tabaski et le Ramadan. Les prix ne sont pas fixes et dépendent de la taille de l’animal, oscillant entre 45.000 et 200.000 FCFA. Son principal marché est local, notamment au « marché huitième » où ses produits sont prisés par les ménagères, certaines venant même les acheter directement à son domicile. Elle se souvient d’une cliente qui voulait un mouton à 30.000 FCFA, alors qu’elle le vendait à 50.000. Après une longue négociation, la cliente a fini par repartir avec l’animal pour 45.000 FCFA, une transaction qui incarne bien son esprit de négociation et son désir de relation « gagnant-gagnant ».

Son rêve pour les prochaines années va bien au-delà de la simple vente. Son objectif, d’ici deux ans avec sa coopérative est de passer de 50 à 500 têtes, voire 1000. Elle veut qu’en arrivant au marché, on puisse dire «ça c’est le mouton agroécologique de Maryam».

Maryam Adja est un modèle d’entrepreneuriat au féminin. Son vœu est que le gouvernement n’oublie pas les femmes Mbororo, souvent marginalisées et stigmatisées. Pour elle, leur épanouissement passe par la mise en valeur de leur savoir-faire ancestral, l’élevage, mais un élevage moderne et sain. « Nous nous sommes engagées dans la lutte pour un élevage sain», clame-t-elle.

Son parcours est un plaidoyer pour l’autonomisation des femmes. Elle prouve que, face aux difficultés, la résilience, la passion et une vision claire peuvent faire des miracles. Maryam Adja a su transformer un petit enclos en un lieu d’espoir et de promesses pour un avenir meilleur pour elle et pour sa communauté Mbroro.

Jean Kana