Thierry Nguefack, entrepreneur digital épris d’agriculture et d’élevage, a trouvé une solution pour revitaliser les terres agricoles : un biofertilisant à base d’urine de lapin, ‘’la lapurine’’. Une approche agroécologique qui répond à un problème environnemental.
À l’arrière de sa maison s’étend une vaste cour bordée d’arbres fruitiers, de bananiers C’est le théâtre d’une mue silencieuse. Ici dans sa parcelle au quartier Odza borne 12 à Yaoundé, un grand bâtiment abrite des lapins, mais pas seulement. Il sert aussi de centre d’extraction d’une ressource insoupçonnée : l’urine de lapin. Au cœur de l’installation, une imposante machine trône, prête à transformer le maïs en un aliment sain pour les bêtes. C’est dans ce décor que Thierry met en œuvre son projet.
Le déclic est venu de ses grands-parents, agriculteurs désabusés face à des sols de plus en plus infertiles. « Ils se plaignent que le macabo ne produit plus, d’autres parlent de sorcellerie », explique-t-il, un sourire en coin. « Mais au fond, c’est l’abus d’engrais chimiques qui a tué la fertilité des sols. »
C’est cette observation amère qui l’a poussé à se former sur l’agroécologie. Son projet, commencé en 2022, est né d’une volonté simple : produire de la viande de lapin bio, saine pour le consommateur, tout en valorisant les déchets de l’élevage.
La lapurine
L’idée de départ était d’élever des lapins, récupérer leur urine pour fertiliser les champs de maïs, et utiliser ce maïs bio pour nourrir les lapins. Un cycle parfait.
Mais pourquoi l’urine de lapin ! Le choix de l’urine de lapin (baptisée lapurine par l’entrepreneur) n’est pas un hasard. « Nous nous sommes rendu compte que les urines pouvaient être utilisées comme des diluants pour booster la production de maïs, » explique-t-il. Cette découverte a marqué le début d’un processus qui visait à remplacer les intrants chimiques par un engrais naturel, riche en azote (entre 8,5 et 10 g par litre).
L’urine de lapin est une ressource abondante, produite par une espèce à la reproduction rapide. Avec 100 sujets, il est possible de collecter jusqu’à 500 litres par mois, et 5000 litres avec 1000 lapins. Cette quantité assure, non seulement un approvisionnement constant, mais permet aussi d’offrir un produit final, la viande de lapin, à un coût compétitif. Un argument de taille pour conquérir le marché.
Le chemin n’a pas été sans embûches pour Thierry. Le premier défi a été de séparer l’urine des déjections solides, une prouesse logistique rendue possible par l’importation de clapiers spéciaux.
Le deuxième défi a été la conservation de la précieuse matière première. L’ammoniac contenu dans l’urine a une fâcheuse tendance à s’évaporer si le stockage n’est pas optimal, ce qui fait perdre au produit son ingrédient principal, l’azote. Après de nombreux tests, Thierry a trouvé la solution: un conditionnement dans des bidons qui garantit la stabilité du produit.
Le troisième défi, et non des moindres, a été d’obtenir la confiance des agriculteurs, souvent sceptiques face aux nouveautés, de peur de ruiner leurs récoltes. « Comme c’est nouveau, les gens sont réticents, » confie-t-il. Pour y remédier, il a fallu convaincre quelques coopératives de tester le produit. Aujourd’hui, les résultats sont concluants. Le maïs produit avec la « lapurine » est plus sucré et la tomate, plus résistante.
Un modèle qui n’est qu’à ses débuts
Bien que les retours soient positifs, la transition vers l’agroécologie n’est pas encore totale. « C’est un processus qui se fait avec un peu de douleur, » admet-il, se référant à la difficulté de rompre avec les habitudes. Pour le moment, l’équipe ne commercialise pas ses produits. La priorité est de s’assurer de l’efficacité économique et agricole de la « lapurine » et de montrer qu’elle est un produit « bon, efficace et recommandable. » Ce n’est qu’après avoir validé ces paramètres qu’ils demanderont les autorisations nécessaires pour une mise sur le marché.
Son plus grand défi reste la logistique et le financement pour passer à l’échelle supérieure. La matière première provient actuellement de la ferme et d’autres éleveurs qui respectent un protocole de collecte rigoureux. « Nous allons vers ceux qui ont mis en place des protocoles qui nous permettent de recueillir l’urine comme nous faisons, » précise-t-il. L’ambition est grande. Au-delà de la version liquide, une version solide est en cours de développement, elle sera plus facile à conserver et à transporter.
L’objectif final est de rendre cette solution plus accessible aux agriculteurs, pour que ces solutions agroécologiques ne soient plus une alternative, mais la norme. Thierry Nguefack a décrit le processus de recueil et de transformation de la lapurine lors de la rencontre de vulgarisation de ce produit de connaissance organisée en août 2025 dans son exploitation avec l’appui du Service d’Appui aux Initiatives Locales de Développement (SAILD) Cameroun, dans le cadre du Pôle de Connaissances pour l’Agriculture Biologique et l’Agroécologie en Afrique Centrale (PCAC) au sein du projet Centre de Connaissances pour l’Agriculture Biologique et l’Agroécologie en Afrique (CCAB).
Pour Thierry, la plus grande révolte est l’utilisation massive des produits chimiques, qui détériorent la qualité des aliments et la fertilité des sols. Il rêve d’un avenir où les politiques agricoles changeraient radicalement : « Arrêter l’importation des intrants chimiques. »
Pour Thierry Nguefack, l’avenir est entre nos mains. Le chemin est tracé, de l’urine de lapin à la régénération des sols. Une voie qui réconcilie l’homme et la terre, un changement qui fait du bien à tous.
Jean Kana